« C’était de sa faute, il avait un mini-short » : sexisme inversé sur le Twitter turque

Ce samedi 6 juin 2020, Twitter s’est fait l’écho du ras-le-bol des femmes turques. Le hashtag #erkekleryerinibilsin était le plus utilisé dans le pays, reprenant chaque déclaration, expression ou dicton nés du sexisme pour les mettre au masculin. Le but : sommer les hommes de « rester à leur place ».

Sur la photo, un homme à la chemise ouverte. On y découvre quelques abdos. Juste au-dessus, le commentaire est humoristique. Il dénonce aussi les propos déplacés dont les femmes sont victimes sous leurs photos : « Il montre son corps, s’il lui arrive quelque chose, c’est qu’il l’a cherché. »

Des milliers d’autres tweets s’y sont ajoutés, encourageant l’initiative ou tournant en dérision des phrases entendues trop souvent. « C’était de sa faute, il avait un mini-short », « Comment a-t-il eu ce poste ? Il a dû coucher », « Apprenez à conduire », « Il est dehors et en short à 23 h 30, qu’est-ce qu’il cherche ? »

La popularité du hashtag a même poussé les mairies de Eskişehir et de Bodrum à se manifester, non sans humour. Des références aux mesures déjà prises pour assurer la sécurité des femmes. En Turquie, 413 femmes ont été tuées par leurs conjoints ou ex-conjoints en 2019, selon la plateforme We Will Stop Feminicides. Dont 49 seulement au mois d’août.

Notre Centre de conseil et de solidarité pour hommes propose des services de conseil juridique et psychologique gratuits aux hommes victimes de tout type de violence. (Mairie de Eskişehir)
Nous illuminons notre ville avec brio afin que les hommes puissent se promener en toute sécurité dans la rue le soir. #erkekleryerinibilsin (Mairie de Bodrum)

Des personnalités se sont liées au mouvement, dénonçant un sexisme d’État. Des internautes ont d’ailleurs détourné les propos d’un ancien premier ministre, Bülent Arinç, qui, en 2014, déclarait qu’une femme ne devait pas « rire en public ». En 2020, sur Twitter, les femmes estiment à leur tour qu’« un homme ne doit pas rire en public. Il doit être modeste ».

Pousser à se mettre à la place des femmes, c’est aussi rappeler les paroles du Président Recep Tayyip Erdoğan. Il dit condamner les violences envers les femmes.

Pourtant, il les considère comme « incomplètes » avant d’être mères. Lors d’un discours à Istanbul, le 8 août 2013, il les a encouragées à « avoir au moins trois enfants pour soutenir la nation ».  

Un hashtag contre le sexisme… et après ?

Ce hashtag a été créé pour sensibiliser aux clichés, discriminations, inégalités et critiques subies par les femmes au quotidien. Si la plateforme et groupe de soutien We Will Stop Feminicides s’est déclarée « surprise » de cette initiative, elle encourage les femmes à poursuivre leur combat et ce travail de sensibilisation.

Le parti conservateur, aussi appelé Parti de la justice et du développement, ou AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi), lui, a tweeté qu’il regrettait l’ampleur prise par ce hashtag, craignant pour l’image du pays. Une réponse critiquée par les utilisateurs du hashtag. Aujourd’hui encore, le hashtag #erkekleryerinibilsin est alimenté par des Turques, et des utilisateurs du monde entier.

En France, certains tweetos s’en réjouissent et s’amusent des commentaires. À l’heure où nous écrivons ces lignes, le hashtag est toujours utilisé. Selon l’outil d’analyse Union Metrics, il a récemment créé plus de 220 000 impressions sur Twitter. Cent tweets ont aussi été postés à ce sujet au cours des trois dernières heures :

Quatre jours après l’émergence du hashtag sur Twitter, plus de 200 000 impressions sont toujours réalisées sur la plateforme. Graphiques générés automatiquement grâce à l’outil Union Metrics.

Cette prise de parole aura —encore— attiré l’attention du grand public sur les violences physiques et psychologiques subies par les femmes en Turquie. Ce n’est pas la première fois qu’elles se mobilisent en ligne contre le sexisme et les injustices. En 2014, elles ont inondé les réseaux sociaux de photos de chaussures, en soutien à une députée de l’opposition, Aylin Nazliaka (CHP, social-démocrate). Lors d’un discours au Parlement, elle s’est opposée aux conservateurs du Parti de la justice et du développement (AKP), sur la question des discriminations vécues par les femmes.

« Je le jure devant Dieu, le diable qui est en moi me demande d’enlever une de mes chaussures et de vous la jeter. Mais lorsque je les regarde, ma chaussure et vous, je me dis vraiment que vous n’en valez pas la peine », s’est-elle emportée. Dans le monde musulman, jeter une chaussure à quelqu’un ou lui montrer sa semelle est considéré comme l’une des pires insultes. À l’époque, c’est le hashtag #geliyorterlik (« la pantoufle arrive ») qui fait office de résistance.

Photo de couverture : Getty Images
Texte : Mélanie DOMERGUE

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