« Ils s’amusaient à jeter des petits graviers dans le décolleté des fouilleuses », quand le sexisme s’immisce aussi en archéologie

Le sexisme est partout : l’archéologie n’y échappe pas. Les remarques et comportements déplacés se retrouvent sur le terrain de fouilles, en laboratoire et en milieu universitaire. Trois chercheuses, des étudiant.e.s et des artistes dénoncent cette réalité avec Archéo-Sexisme, une exposition itinérante de témoignages. Inaugurée le 8 mars 2019, elle fait le tour des campus français et belges et poursuivra sa route l’année prochaine. Elle a aussi donné lieu au label « Chantier Éthique ».

« L’histoire date de quelques années déjà, sur un chantier préventif. Lors d’une visite de la fouille, un homme lance, avec un sourire ravageur, en nous regardant ma collègue et moi : “Ah, c’est bien ! Les femmes sont à leur juste place ici”. Nous étions en train de “balayer” une zone. Faisant tilt, je me retourne pour bien le regarder avant de répondre… Il s’agissait du conservateur régional. » Ce témoignage, comme une centaine d’autres, a été déposé sur le blog Paye Ta Truelle. Une initiative lancée en janvier 2017 par Laura Mary, restauratrice belge de matériel archéologique. Sa plateforme recense tout type de sexisme et de discriminations, vécus sur place par des étudiant.e.s et des professionnel.le.s de l’archéologie.

Quelles règles de conduite à adopter sur le terrain ? Quelle éthique en archéologie ? Béline Pasquini et Ségolène Vandevelde, alors doctorantes à l’Université Paris 1 – Panthéon Sorbonne et fondatrices de l’association Archéo-Éthique, ont abordé ces questions en mai 2018, lors d’un colloque international à l’auditorium de l’Institut national d’histoire de l’art (Paris). Le sexisme n’y est pas abordé, mais le projet d’une exposition sur le sujet est déjà là, en toile de fond. 

Une « culture de chantier » trop souvent inaperçue

Au même moment, les récits affluent toujours sur Paye Ta Truelle. Les trois chercheuses créent alors un projet commun et lancent un appel à témoignages afin d’alerter sur cette “culture de chantier”, passée trop souvent inaperçue. « Lors des fouilles préventives, l’été, il y a beaucoup d’étudiants. Chacun travaille et vit sur place : cette proximité donne une impression de “colonie de vacances” », précise Béline Pasquini. « En général, il y a une bonne ambiance. Quand on entend une réflexion, on peut ne pas réagir sur le coup, et réaliser sa gravité avec le recul », ajoute Ségolène Vandevelde.

Exemple d’un panneau de l’exposition Archéo-Sexisme.

Les étudiant.e.s sont invité.e.s à aborder les cas de sexisme, mais aussi de racisme, d’homophobie et de transphobie. Des artistes illustrent leur vécu. L’exposition Archéo-Sexisme naît, et avec elle, survient une vraie prise de conscience.

« On a eu des retours d’archéologues. Certains nous ont dit qu’ils ne savaient pas que ça existait, d’autres ne pensaient pas que c’était aussi répandu », se souvient Ségolène Vandevelde. L’image, combinée au texte, éveille l’empathie de chacun. La chercheuse ajoute, pour expliquer les cas de sexisme recensés : « Notre métier nous fait parfois travailler dans des positions acrobatiques, ce qui peut créer des situations propices à ces comportements. »

« On m’a appelée Barbie tout le long du chantier. J’ai fini par tout abandonner »

Une ancienne étudiante en archélogie, ayant laissé son temoignage sur le blog Paye Ta Truelle.

Souvent, les étudiant.e.s n’osent pas se défendre. Ces apprenti.e.s archéologues craignent que leur version de l’histoire complique la suite de leurs études ou ne leur permette pas d’effectuer de nouveaux stages. « Il y a la rumeur d’une liste de “mauvais fouilleurs” qui effraie tout le monde, de chantier en chantier. Des remarques sexistes peuvent aussi passer pour de l’humour : on a peur de réagir, car on ne veut pas devenir “la rabat-joie”, “la chieuse”, et risquer de ne pas être reprise l’été prochain », déplore Béline Pasquini.

Mélanie Domergue
Exemple d’un panneau de l’exposition Archéo-Sexisme. Crédit photo : Association Archéo-Éthique et Paye Ta Truelle.

Dépassés par la situation, des élèves peuvent se détourner de l’archéologie, comme l’atteste ce témoignage, à retrouver sur Paye Ta Truelle : « Je suis une femme, je suis grande et blonde. Sur un chantier, il m’est arrivé qu’on m’appelle Barbie tout le long du chantier, même si j’avais fait comprendre clairement que ça me gonflait (…) À la longue, j’ai réellement fini par me dire que j’étais vraiment trop conne pour ce métier et je me suis arrêtée sans terminer ma maîtrise alors que je n’avais encore jamais connu d’échec scolaire (…) ».

Un autre, présent dans l’exposition, rappelle que ce sexisme peut aussi venir de la hiérarchie : « Quand j’étais étudiante, sur un chantier-école d’une université, le professeur qui dirigeait les fouilles et ses assistants (responsables de secteur) s’amusaient à jeter des petits graviers dans le décolleté des fouilleuses en train de piocher et de pelleter. Ils avaient même élaboré un système de calcul de point selon l’endroit où le gravier allait atterrir ».

Un label et une charte de bon comportement

Ces comportements peuvent faire prendre la fuite aux premières années, réfugiés dans d’autres métiers du patrimoine. L’exposition Archéo-Sexisme (constituée de témoignages francophones, mais aussi étrangers) a été mise en place pour restituer le droit à la parole et rassurer les étudiant.e.s porteur.euse.s de propos avérés. Les trois archéologues sont même allées plus loin, en créant le label “Chantier Éthique” et une charte de bon comportement.

Elle passe en revue les discriminations relevées sur les chantiers de fouille ou en université. Elle alerte aussi sur les comportements.

« Trois chantiers ont déjà obtenu ce label [à Atella, en Italie, à Germigny-des-Prés, dans le Loiret, et à Denali Borough, en Alaska, N.D.L.R.]. Et nous avons eu deux autres demandes ! », se réjouissent Ségolène Vandevelde et Béline Pasquini. Attention, « cela ne veut pas dire qu’un chantier qui n’a pas ce label est nécessairement un chantier où les choses se passent mal, mais le label garantit que tout le monde sur le chantier est au moins sensibilisé à la question des discriminations », temporisent-elles.

L’exposition et le label contribuent à ce que ce phénomène soit pris au sérieux par tous les acteurs de l’archéologie. Qui plus est, grâce à l’émergence d’une nouvelle génération de chantiers, les responsables et les fouilleurs et fouilleuses sont davantage sensibilisés à ces questions, et l’ambiance de travail est plus respectueuse de tous et toutes. 

Photo de couverture et photos : Association Archéo-Éthique
et Paye Ta Truelle
Texte : Mélanie DOMERGUE

Infos : L’exposition Archéo-Sexisme aurait dû s’arrêter à Avignon à la fin du mois de juin 2020, et dans d’autres villes françaises. En raison de la pandémie de COVID-19, les dates ont été reportées à l’automne ou à 2021, et seront communiquées sur le site d’Archéo-Éthique. L’exposition franchira également les frontières de l’Europe, en passant par Stanford, aux États-Unis.

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