THE SORORITY : une communauté dans la poche pour se protéger du harcèlement de rue

Une sororité désigne un lien puissant entre femmes partageant des similitudes, des affinités, ou encore le même vécu. Priscillia Routier Trillard souhaite mettre cette force à disposition des femmes et des minorités de genre avec l’application mobile THE SORORITY. Elle est officiellement disponible depuis le 1er septembre 2020 sur tous les stores, et cumule déjà près de 4 000 membres.

Vidéo d’une émission réalisée par nos confrères de France 4. Ce numéro de « Cam Clash » est une expérience sociale sur le harcèlement de rue.

Montpellier, place de la Comédie. Laurie (*), la vingtaine, a accepté de reprendre le tramway avec nous quelques jours après son agression. Le soleil est encore haut dans le ciel. C’était sa seule condition : y retourner de jour, pas de nuit. Un petit pas pour reprendre doucement confiance.

Une main aux fesses, une tentative d’intimidation, et une station qui a signé le départ de son agresseur. Elle sait qu’elle a eu de la chance, mais la peur est toujours là.

C’est l’été indien. Le thermomètre de la pharmacie face à nous indique 33 °C. Assise sur le banc, Laurie a les yeux baissés sur sa jupe. De ses doigts manucurés, elle lisse les pans du tissu, comme pour lui faire gagner quelques centimètres. Elle dit que les regards des autres la rendent mal à l’aise, qu’ils lui soient directement adressés ou non. Culpabilité infondée. « Il fait trop chaud pour mettre un pantalon, mais je sais que je prends un risque », elle confie, la voix tremblotante.

9 femmes sur 10 déjà harcelées dans les transports en commun

Quelques minutes s’écoulent, puis une sonnerie indique l’arrivée du prochain tramway. Laurie accueille la nouvelle avec un soupir. Soulagée de quitter la rue pour un moment, stressée à l’idée d’assister à une nouvelle scène déplaisante. Notre présence a malgré tout l’air de la rassurer. Une fois installée, sa parole se libère.

« L’agression m’a marquée, mais aussi ce qu’elle a provoqué en moi et autour de moi. J’ai voulu bouger, crier, mais je n’y arrivais pas. Je ne pouvais même pas le regarder. Je fixais les autres, qui me dévisageaient en retour. J’ai vu dans leurs yeux qu’ils comprenaient ce qui se passait, mais personne n’a rien fait. C’était super violent. »

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Parfois, le harcèlement ne s’arrête pas à la rue : il peut aussi se poursuivre en ligne.
Photo par Kat Jayne sur Pexels.com

Son vécu, Laurie le partage avec de nombreuses autres femmes, et sans doute avec une bonne partie de celles présentes dans ce même tramway.

Et pour cause. D’après une étude réalisée par la Fédération nationale des associations d’usagers des transports (FNAUT), 9 femmes sur 10 auraient déjà été victimes de harcèlement dans les transports en commun. Seulement 2 % d’entre elles portent plainte. Parmi les 6 200 femmes interrogées, 54 % expliquent éviter les transports en commun à des heures trop tardives. 48 % prévoient leur tenue selon le moyen de transport choisi.

Construire un réseau autour de soi

Notre trajet avec Laurie se déroule sans encombre. « Je ne sais pas si être accompagnée limite le risque, mais je me suis sentie rassurée », confie la jeune fille avec un léger sourire. La solidarité est une précieuse valeur pour lutter contre tout type de harcèlement.

Depuis quelque temps, des utilisateurs.trices de réseaux sociaux partagent des vidéos d’agresseurs pour mettre en garde ou permettre d’identifier les auteurs de ces actes. Des comptes servent aussi de plateformes pour recueillir des témoignages et donner des conseils.

Cependant, comment se sentir à l’aise au quotidien ? Comment aider les autres ?

Campagne publicitaire contre le harcèlement de rue, et pour promouvoir la plateforme d’aide STAND UP !

L’application THE SORORITY apporte un début de réponse à ces questions. Elle a d’abord fait son bout de chemin dans l’esprit de Priscillia Routier Trillard. Après un burn-out, elle trouve du réconfort auprès de son médecin.

« Elle m’a dit quelque chose de très simple : « Je te crois ». Ce n’est pas grand-chose, mais je me suis sentie protégée, libérée d’un gros poids », explique-t-elle.

C’est le déclic. Elle comprend que la solidarité féminine est essentielle pour s’entraider et se sentir mieux au quotidien. Sa lecture de l’ouvrage « Âme de sorcière ou la magie au féminin » de la psychothérapeute et journaliste Odile Chabrillac la conforte dans son idée. Tout va alors très vite, et la base de l’application se concrétise.

Nous sommes en 2019. Malgré les premiers doutes, elle s’entoure d’une amie graphiste, Fanny Chevalier, et de deux développeurs, Thibaud Dervily et Adrien. Une campagne de crowdfunding est créée pour soutenir toutes les étapes de la création de THE SORORITY.

Un projet vivement encouragé par des associations et personnalités féministes, dont l’artiste Noémie de Lattre ou encore Caroline Boisnoir, présidente et référente de l’association « Putain de guerrières ».

Vidéo de présentation de l’application THE SORORITY.

Après plusieurs tests, l’application est aujourd’hui disponible sur Android et iOS. Gratuite, elle est accessible dans toutes les villes de France et réservée aux femmes et minorités de genre. THE SORORITY a deux ambitions : « assurer la protection et la sécurité de chacune » et « nous donner le courage d’oser, d’apprendre et d’entreprendre ».

La sécurité est le maître mot dès l’ouverture de l’application. Un selfie et la photographie d’une pièce d’identité sont indispensables pour toute inscription. D’ailleurs, chacune est validée à la main, par Priscillia Routier Trillard ou Fanny Chevalier. « Cela nous permet de nous assurer qu’il ne s’agit pas de faux profils ou de comptes malveillants. Toutes les données sont supprimées après validation ou refus de l’inscription », détaille la co-fondatrice.

THE SORORITY se décline en deux parties. La première propose plusieurs options pour appeler à l’aide autour de soi. Une solution pratique pour toute victime de violences conjugales, de harcèlements sexiste ou sexuel. Elles peuvent par exemple afficher en grand un message sur leur téléphone portable, pour alerter les personnes autour d’elle. Efficace dans le cas d’une agression dans les transports en commun.

Il est également possible d’actionner une alarme sonore pour tenter de faire fuir l’agresseur, de contacter les autorités grâce à un raccourci, ou d’enclencher une alerte destinée aux autres utilisateurs.trices. Les plus proches de la scène peuvent envoyer un message à la victime, l’appeler ou la géolocaliser pour lui venir en aide. Par ailleurs, les utilisateurs.trices disposant de compétences pour aider les femmes victimes de violences conjugales sont invité.e.s à le signaler lors de leur inscription.

Les membres recevront alors des alertes spécifiques. « Pendant le confinement, on a eu beaucoup d’inscriptions et une forte demande d’aide de ce côté-là », se souvient Priscillia Routier Trillard.

Discuter en toute sécurité

La deuxième partie de THE SORORITY concerne le volet communautaire de l’application. Un outil de discussion en ligne est disponible pour toux.tes, afin d’échanger sur les sujets de leurs choix. Plusieurs explications sont aussi données sur les termes utilisés pour parler d’agressions sexuelles ou sexistes : effet de sidération (manque de réaction de la victime) ou effet témoin (manque d’intervention des témoins présents).

Près de 4 000 utilisateurs.trices ont déjà téléchargé l’application. « La moyenne d’âge est de 20-30 ans, mais il y a aussi des personnes plus âgées. Tous les profils s’y retrouvent, et c’est touchant de les voir discuter ensemble, se soutenir » témoigne Priscillia Routier Trillard, un sourire dans la voix.

Pour le moment, l’application a récolté une note de 4,2/5 sur Google Play et de 4,8/5 sur l’App Store. « Le genre d’appli que j’aurais aimé avoir dans ma jeunesse, je me serais sentie bien plus forte et en sécurité avec », écrit l’utilisatrice Élodie Verdin.

Photo de couverture et photos : THE SORORITY
Texte : Mélanie DOMERGUE

Infos : (*) prénom d’emprunt.

À Bordeaux, l’application Garde ton corps permet également d’envoyer des alertes aux autres utilisatrices et de trouver un lieu sûr où se réfugier en cas de harcèlement de rue.

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